11 Juil Quand le passé ne pèse pas de la même manière pour tout le monde
Quand le passé ne pèse pas de la même manière pour tout le monde : pratiques restauratives, abus entre mineurs et blessures familiales
Il existe des conflits familiaux qui ne disparaissent pas avec le temps. Il existe également des situations qui, sans avoir nécessairement été oubliées ni résolues, occupent une place différente dans la vie de chacune des personnes qui les ont vécues.
Il s’agit de l’une des questions les plus complexes que nous pouvons rencontrer dans le domaine des pratiques restauratives et de la justice restaurative. Que se passe-t-il lorsque de nombreuses années se sont écoulées depuis des faits graves ? Que se passe-t-il lorsque les personnes impliquées, qui étaient alors mineures, sont aujourd’hui adultes ? Et que se passe-t-il lorsque ce sont les parents, et non nécessairement les enfants directement concernés, qui ressentent le besoin de revenir sur le passé, de parler de ce qui s’est passé et d’essayer d’en réparer les conséquences ?
Il n’existe pas de réponse simple. C’est précisément pour cette raison qu’avant d’entreprendre toute intervention, il est important d’écouter, de comprendre les besoins actuels des personnes concernées et de se demander quel est réellement le problème que l’on cherche à aborder.
La série Pubertat et l’approche restaurative
La série Pubertat, créée et réalisée par Leticia Dolera, a contribué à faire connaître au grand public certaines réflexions liées aux agressions sexuelles entre adolescents, à la responsabilité, au préjudice, aux familles et à la communauté.
L’histoire se déroule dans le milieu d’un groupe de castellers profondément affecté par une plainte pour agression sexuelle impliquant plusieurs adolescents. Au-delà des faits concrets présentés par la fiction, l’un des aspects les plus intéressants de la série est qu’elle nous invite à dépasser la traditionnelle opposition entre coupables et victimes.
L’approche restaurative nous amène à nous poser des questions qui vont au-delà de la détermination de la culpabilité et de la sanction méritée. Il s’agit de comprendre ce qui s’est passé, qui a été affecté, quelles ont été les conséquences des faits, quelles responsabilités existent et si une forme de réparation est possible. Elle nous oblige également à réfléchir au rôle que peuvent jouer les familles et, dans certaines situations, la communauté elle-même.
Ces questions font partie de l’approche proposée par les pratiques restauratives.
Que sont les pratiques restauratives ?
Les pratiques restauratives constituent une manière d’aborder les conflits et les préjudices qui met l’accent sur les personnes, les relations, les responsabilités et les besoins apparus à la suite des faits.
Dans cette perspective, il ne s’agit pas uniquement de se demander qui a mal agi et quelles conséquences son comportement doit entraîner. L’approche s’élargit afin de tenter de comprendre ce qui s’est passé, qui a été affecté, quels sont les besoins actuels, quelles responsabilités peuvent être assumées et ce qui pourrait être fait, si cela est possible, pour réparer les conséquences du préjudice causé.
Cette manière d’aborder les situations conflictuelles peut être particulièrement intéressante dans certains conflits familiaux, éducatifs, communautaires et relationnels.
Il convient toutefois de rappeler une question fondamentale : les pratiques restauratives ne sont pas adaptées à toutes les situations et ne doivent pas être mises en œuvre simplement parce qu’un préjudice a existé dans le passé.
Que se passe-t-il lorsque de nombreuses années se sont écoulées ?
Imaginons une situation familiale dans laquelle, pendant l’enfance ou l’adolescence, des faits graves se produisent entre frères et sœurs. Au fil des années, ces faits sont révélés et la famille cherche une aide professionnelle. On parle de ce qui s’est passé, des excuses sont présentées, une forme de réparation est tentée et des interventions professionnelles sont mises en œuvre.
Puis les années passent. De nombreuses années.
Ces enfants et adolescents sont aujourd’hui des adultes. Ils ont construit leur propre vie, ont eu des partenaires, des enfants, des professions, des difficultés, des réussites et des échecs. Certains peuvent vivre à des centaines ou à des milliers de kilomètres de distance. Les relations familiales continuent d’exister, mais elles n’ont peut-être plus l’intensité qu’elles avaient plusieurs décennies auparavant.
À un moment donné, l’un des parents peut se demander s’il serait nécessaire de reparler de ce qui s’est passé, s’il serait encore possible de faire quelque chose ou si une intervention dans le cadre des pratiques restauratives pourrait être envisagée.
La question est parfaitement légitime. Mais avant d’essayer d’y répondre, je pense qu’il est nécessaire d’en poser une autre, encore plus importante : qui a réellement besoin de cette intervention ?
Lorsque le besoin de réparer est celui des parents
Il s’agit de l’un des aspects les moins souvent abordés lorsque nous parlons de justice restaurative et de pratiques restauratives.
Parfois, les personnes directement impliquées dans des faits passés ont poursuivi leur vie. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles ont oublié ce qui s’est passé, que le préjudice n’a pas existé ou que tout est résolu. Cela peut simplement signifier qu’à ce moment précis de leur vie, elles ne ressentent pas le besoin de reparler des faits ni de participer à une nouvelle intervention.
En revanche, les parents peuvent continuer à se poser de nombreuses questions. Ils peuvent se demander ce qu’ils ont mal fait, s’ils auraient pu agir autrement, s’ils ont suffisamment protégé leurs enfants, si l’intervention professionnelle qui a été réalisée était appropriée ou s’ils pourraient encore faire quelque chose pour réparer ce qu’ils estiment ne pas avoir su résoudre à l’époque.
Ces questions peuvent accompagner une personne pendant de nombreuses années et générer des sentiments d’inquiétude, de responsabilité ou de culpabilité.
Une question particulièrement délicate apparaît alors : le besoin des parents de réparer ne correspond pas nécessairement au besoin des enfants de participer à un processus restauratif.
Cette différence est essentielle et devrait être explorée avec beaucoup de prudence avant de promouvoir toute intervention.
Le risque des biais d’interprétation
Lorsque nous regardons en arrière, nous interprétons tous le passé à partir du présent.
Un père ou une mère peut constater que ses enfants ont peu de relations entre eux, que l’un vit loin, qu’un autre traverse des difficultés personnelles, que les rencontres familiales sont peu fréquentes ou que la famille n’est plus aussi unie qu’auparavant. Face à cette réalité, il ou elle peut arriver à la conclusion que la situation actuelle est une conséquence directe de ce qui s’est passé de nombreuses années auparavant.
Il est possible qu’un tel lien existe. Mais il est également possible que ce ne soit pas le cas.
Il s’agit de l’un des biais d’interprétation possibles qu’il convient d’explorer avant d’entreprendre toute intervention.
Au fil des années, les enfants grandissent et construisent leur propre vie. Ils forment des couples, ont des enfants, développent des parcours professionnels différents et, dans certains cas, changent de ville ou de pays. Les relations entre frères et sœurs évoluent également et peuvent perdre en intensité sans que cela soit nécessairement la conséquence d’un traumatisme non résolu ou d’un conflit familial nécessitant une intervention professionnelle.
Une certaine dispersion familiale, une fréquence moindre des contacts ou des relations moins intenses peuvent faire partie de l’évolution de nombreuses familles.
C’est pourquoi, avant d’attribuer une situation familiale actuelle à des faits survenus plusieurs décennies auparavant, il est nécessaire de se demander si nous disposons d’éléments suffisants pour établir ce lien.
Le danger de vouloir réparer ce que les autres ne demandent pas à réparer
Les pratiques restauratives reposent sur un principe essentiel : le volontariat.
Personne ne peut être contraint de participer à un processus restauratif. Une personne qui a subi un préjudice a le droit d’y participer si elle considère que ce processus peut l’aider, mais elle a également le droit de ne pas le faire.
Elle a le droit de ne pas parler de ce qui s’est passé, de ne rencontrer personne, de ne pas donner d’explications, de ne pas pardonner et même de considérer qu’elle n’a besoin d’aucune nouvelle intervention en lien avec des faits passés.
Cette réalité soulève une question qui peut sembler inconfortable, mais que je considère importante : nous ne pouvons pas non plus considérer comme acquis qu’une personne a besoin d’être réparée simplement parce qu’une autre personne estime qu’il reste quelque chose à réparer.
La volonté d’aider peut être sincère et bien intentionnée. Toutefois, une intervention inadaptée, précipitée ou non souhaitée peut également avoir des conséquences négatives.
C’est pourquoi, avant d’agir, il est nécessaire d’écouter. Et il est particulièrement nécessaire d’écouter les personnes directement concernées.
La justice restaurative ne signifie pas nécessairement réconciliation
Il existe une confusion relativement fréquente lorsque l’on parle de justice restaurative : penser que l’objectif d’un processus restauratif est de parvenir à la réconciliation des personnes.
Pas nécessairement.
La réconciliation peut avoir lieu ou non. Les personnes peuvent décider de reprendre une relation, de la transformer, d’établir de nouvelles limites ou de considérer que la meilleure décision consiste à maintenir une certaine distance.
L’objectif d’une intervention restaurative ne devrait pas être de reconstruire une certaine idée de la famille, d’obtenir que des frères et sœurs retrouvent une relation étroite ni de revenir à une situation familiale qui n’existe peut-être plus que dans les souvenirs ou les attentes des parents.
La question devrait être différente : de quoi les personnes concernées ont-elles besoin aujourd’hui ?
Il faut d’abord identifier quel est le problème actuel
Avant d’entreprendre tout processus restauratif, il existe une question que je considère comme fondamentale : quel est le problème actuel que nous souhaitons aborder ?
Le fait qu’une personne ayant subi un préjudice souhaite en parler n’est pas la même chose que l’existence d’un conflit actuel entre frères et sœurs. De même, une famille ayant des difficultés de communication, des parents préoccupés par la distance qui les sépare de leurs enfants ou un père ou une mère estimant, après de nombreuses années, que certains faits passés n’ont pas été suffisamment résolus constituent des situations différentes.
Il s’agit de situations différentes qui nécessitent probablement des réponses différentes.
Dans certains cas, une intervention restaurative peut être appropriée. Dans d’autres, une médiation familiale. Dans certaines situations, un accompagnement psychologique ou thérapeutique peut être plus approprié, tandis que dans d’autres, il peut suffire de faciliter un espace de réflexion et d’écoute.
Il est également possible d’arriver à la conclusion que la meilleure intervention consiste à ne pas intervenir.
Lorsque ne pas intervenir est également une décision professionnelle
Nous vivons dans une société qui considère souvent que tout problème nécessite une solution et que tout conflit requiert une intervention.
Toutefois, les professionnels qui travaillons dans le domaine de la médiation, de la gestion des conflits et des pratiques restauratives devons également nous demander s’il est réellement nécessaire d’intervenir, qui demande cette intervention, dans quel but, quels bénéfices elle pourrait apporter et quels risques elle pourrait comporter.
Dans les situations particulièrement sensibles, il est également nécessaire de se demander si, en essayant de réparer un ancien préjudice, nous ne risquons pas d’en provoquer un nouveau.
Ne pas entreprendre un processus restauratif ne signifie pas ignorer le passé. Cela peut simplement signifier respecter les décisions, le rythme et les besoins des personnes.
Et cela fait également partie de la responsabilité professionnelle.
Lorsque le problème actuel n’est peut-être pas celui du passé
Cette distinction me semble particulièrement importante.
Une famille peut consulter un professionnel en raison de faits survenus de nombreuses années auparavant. Mais cela ne signifie pas nécessairement que ces faits constituent le problème qui doit être abordé aujourd’hui.
Le problème actuel est peut-être l’inquiétude des parents pour leurs enfants adultes. Il s’agit peut-être de la distance émotionnelle entre les membres de la famille. Peut-être est-ce la difficulté d’accepter que les enfants ont construit des vies indépendantes. Il existe peut-être un sentiment de culpabilité ou de responsabilité qui n’a pas pu être élaboré. Ou peut-être, tout simplement, quelqu’un a-t-il besoin de mieux comprendre ce qui s’est passé et ce qu’il peut faire aujourd’hui.
C’est pourquoi l’une des premières tâches du professionnel consiste à aider à faire la distinction entre les faits du passé, les conséquences que ces faits ont pu avoir et les besoins qui existent dans le présent.
Sans cette distinction, nous risquons d’essayer de résoudre un problème que les personnes directement concernées n’identifient pas comme tel.
L’importance de la préparation préalable
Une pratique restaurative ne commence pas nécessairement en réunissant toutes les personnes concernées autour d’une table. En réalité, dans les situations complexes, une telle décision pourrait être précipitée.
Il est d’abord nécessaire d’écouter, de connaître les besoins des personnes, d’explorer leurs attentes, d’identifier les risques éventuels, d’évaluer le caractère volontaire de la participation de chacune d’entre elles et de déterminer si les conditions nécessaires pour avancer sont réunies.
Cette phase préalable peut nécessiter des entretiens individuels, des espaces de réflexion et, dans certains cas, la participation coordonnée de professionnels de différentes disciplines.
À l’issue de ce travail, la conclusion peut être que les conditions nécessaires pour entreprendre un processus restauratif sont réunies. Mais il est également possible que ce ne soit pas le cas.
Ces deux conclusions peuvent être professionnellement appropriées.
Le temps n’affecte pas toutes les personnes de la même manière
L’une des grandes leçons que nous offrent les conflits familiaux est que le temps ne s’écoule pas de la même manière pour tout le monde.
Un même fait peut occuper une place complètement différente dans la vie de chacune des personnes concernées. Pour l’une d’entre elles, il peut continuer à constituer une blessure ouverte. Pour une autre, un souvenir douloureux avec lequel elle a appris à vivre. Pour une troisième, une question sur laquelle elle ne souhaite pas revenir.
Et pour les parents, des faits passés peuvent devenir, au fil des années, une source de questions, de doutes, de responsabilités et de sentiments difficiles à gérer.
Les pratiques restauratives peuvent offrir des outils extrêmement précieux pour aborder des situations complexes. Mais la première pratique restaurative consiste peut-être précisément à écouter avant d’agir.
Écouter la personne qui demande de l’aide, celle qui a subi le préjudice, celle qui l’a causé et les familles concernées. Et savoir également respecter les silences.
Car réparer ne signifie pas toujours revenir sur le passé. Parfois, réparer signifie le comprendre. D’autres fois, cela signifie en parler. Et, dans certaines situations, cela signifie respecter le fait que les personnes ont décidé de poursuivre leur chemin.
Vous souhaitez parler de votre situation ?
Si vous êtes confronté à une situation familiale complexe, à un conflit qui dure depuis longtemps ou si vous vous demandez si la médiation familiale ou les pratiques restauratives peuvent être appropriées pour l’aborder, vous pouvez me contacter.
Chaque situation est différente et nécessite d’être écoutée et évaluée individuellement. Avant d’entreprendre toute intervention, il est important de comprendre ce qui s’est passé, quels sont les besoins actuels des personnes concernées et d’évaluer, avec prudence, quelle peut être la voie la plus appropriée.
En tant qu’avocat et médiateur de conflits à Barcelone, disposant d’une formation spécialisée en médiation, conciliation, autres modes appropriés de résolution des différends (MARD) et pratiques restauratives, je peux vous aider à évaluer la situation et à explorer les différentes voies possibles pour l’aborder.
Si vous souhaitez m’exposer votre situation ou effectuer une première consultation, vous pouvez me contacter. Chaque situation mérite d’être écoutée avant de décider s’il est nécessaire d’intervenir et, dans l’affirmative, quelle est la voie la plus appropriée.
Daniel Sererols Villalón
Avocat et médiateur de conflits à Barcelone
Tél. 661 463 306
Courrier électronique : daniel@mediadorconflictos.com
